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Petits sursauts forcés...
[Petits sursauts forcés (vers le reste du monde) est un parti pris : une séance d’écriture d’environ une heure, au café dans le bruit et la musique (toujours le même, 29/Park), en impro et écriture automatique, toujours au crayon à papier et sur un petit carnet jaune à spirales. Derrière, pas de réécriture ou de correction, sauf les fautes d’orthographe ou de syntaxe un peu trop grossières]
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A chaque fois qu’on me demande si j’ai besoin de quelque chose, quelle que soit la personne qui le demande, quelles que soient les conditions de cette demande, ma réponse est toujours la même: Non, je n’ai besoin de rien.
Bien sûr il y a eu des exceptions au cours des années, notamment pendant des séjours à l’hôpital où une infirmière ou une aide passe sa tête à travers la porte pour la première fois depuis quatre heures et me demande si j’ai besoin de quelque chose, et là, pas toujours mais souvent, je suis capable de dire de quoi j’ai besoin — allant de “J’ai faim” à “J’ai besoin d’aide pour me lever,” en passant par “Il vous reste de la morphine?…”
Mais à part ces quelques cas très particuliers, et qui peuvent être facilement pardonnés, je dirai toujours non, même si bien sûr, comme tout le monde, j’ai forcément besoin de quelque chose, du plus futile au plus vital.
Ou plutôt non, je n’ai jamais besoin du futile, peut-être parce que je me suis retrouvé plusieurs fois dans des situations très précaires où j’ai dû apprendre à me passer de presque tout, y compris ce que d’autres verraient comme vital, ou du moins primordial.
S’habituer à la privation, refuser même de la reconnaître comme privation, refuser de la reconnaître tout court, grâce sans doute à l’auto-suggestion ou à une capacité d’adaptation de l’être humain somme toute banale, mais qui surprend toujours, permet d’atteindre ce but non seulement rapidement mais définitivement, rendant le concept de privation totalement étranger voire étrange, et celui de besoins matériels plus étrange encore.
C’est ainsi que la question “Tu as besoin de quelque chose?” apparaît presque comme une insulte, non pas parce que cela sous-entend que je ne serais pas capable d’assurer mes propres besoins, puisqu’après tout cela a souvent été le cas, mais parce que cela sous-entend que je ne me suis pas encore sevré des besoins matériels et donc futiles, alors que je considère avoir une grande expérience en la matière, que j’ai fait mes preuves, que quand on a connu le sans-manger, sans-argent, sans-logement dans une ville comme NY, on est prêt à tout affronter, ici ou ailleurs.
Je retire beaucoup de satisfaction voire même de fierté dans ma capacité à faire sans, quel que soit “sans,” même si je suis conscient des limites de l’exercice — sans eau potable et sans oxygène sont considérés hors-concours. La liste de choses dont je suis capable de me passer est impressionnante, et semble s’allonger d’années en années.
Au point où j’en suis presque à me demander ce qu’il reste d’humain en moi…
Si je peux faire sans presque tout, pourquoi suis-je encore vivant? Ce qui définit et sépare un humain vivant d’un être humain mort semble pourtant être ses besoins, où la quantité de ses besoins. Le mort n’a besoin de rien ou de pas grand-chose, sinon peut-être une sépulture adéquat et une période de deuil convenable de la part de ses proches.
Mais on pourrait aussi convenir que ces besoins ne sont pas ceux des morts mais de ses proches. Le mort, une fois mort, ne se préoccupe plus de rien, et n’attend plus rien de la vie, ou de la mort.
Le vivant, lui, passe sa journée à répondre à ses petits besoins personnels, à commencer par le besoin d’aller pisser dès qu’il se lève, puis de se passer de l’eau sur le visage et se laver les dents, de se dégourdir les jambes ou de se faire un café suffisamment corsé pour pouvoir endurer les paroles matinales vides et insupportables de son conjoint ou conjointe, s’il a le malheur d’être toujours en couple.
Au fur et à mesure que la journée progresse, les besoins défilent et s’empilent = besoin d’aller bosser ou d’aller à la gym, besoin de se faire un bon gueuleton, besoin d’avoir toujours raison, besoin de tirer un coup, besoin d’avoir un moment de répit, besoin de se croire aimé, besoin de faire des projets pour l’avenir, besoin de croire qu’on a un avenir, besoin de savoir qu’on est bien entouré, besoin de pouvoir compter sur ses amis, besoin d’avoir des amis, besoin de pouvoir se regarder dans un miroir sans avoir un haut-le-cœur, besoin d’être satisfait de soi, besoin de se considérer une bonne personne, besoin de bien s’aimer, malgré tout, quoiqu’on ait pu faire.
Impossible donc pour un être humain vivant, même imperceptiblement, de ne pas vouloir satisfaire ses besoins matériels ou autres.
Et pourtant.
Pourtant il existe aussi ceux — je ne peux pas être le seul — qui sont prêts à sacrifier tous ces besoins pour ne se consacrer qu’à un seul, le besoin d’écrire, qui est aussi le besoin de se dire que tout n’est pas perdu et que la vie a encore un sens.
Et pour ceux-là, et moi, la question “Tu as besoin de quelque chose?” ne peut qu’être ignorée ou poliment répondue dans la négative, pour éviter le moment de flottement qu’entraînerait une réponse trop franche et trop sincère:
“Je vais passer au magasin, tu as besoin de quelque chose?”
“Oui, un sens à ma vie.”
“Si jamais il n’y en a pas, tu veux quoi?”
“Non, juste ça, sinon rien…”
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(Ce texte date de novembre dernier)
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J'avoue que je déteste écrire. Mais si ça doit sortir, c'est sans concession et rien ni personne ne peut m'arrêter. Et c'est parfois effrayant.