C'est dommage
d'un couloir sombre (Au hasard) #2
[Un chemin, quelque part.
Cinq personnages: MAGENTA (voix de mezzo); AMARANTE (voix de soprano); CYAN (voix de ténor); NANKIN (voix de basse) et SABLE (voix de contre-ténor ou de soprano lyrique).
La pièce est composée de neuf tableaux, d’une durée de dix minutes chacun. Chaque tableau à son époque (passé, présent, futur) sa couleur et son tempo.
L’ordre dans lequel les tableaux sont présentés se doit d’être le fait du hasard, soit par un tirage au sort au début de la représentation ou par la participation du public à qui on demanderait de choisir entre des couleurs ou des formes géométriques ou tout autre symbole auquel on aurait au préalable associé chaque tableau.]
*
À LIRE AUSSI : Je me souviens
**
C’EST DOMMAGE (Passé - Orange - Larghissimo)
Les mouvements sont réfléchis et langoureux, et ce de façon ostentatoire.
AMARANTE: C’est dommage, je n’aurais pas eu le temps de saisir le moment, le bon moment. Je l’ai pourtant vu venir, je l’ai bien reconnu, je le savais bien; mais c’est passé trop vite, peut-être, ou je n’ai pas su; c’est dommage.
MAGENTA: Oui, c’est dommage, moi non plus je n’ai pas eu le temps de dire ce qu’il y avait à dire, quand c’était le moment. Ce n’était pourtant pas si difficile, de s’exprimer, de le dire haut et fort, même si cela devait choquer, même si cela devait blesser, puisqu’il fallait le dire. Mais je n’ai pas pu, ou pas su, c’est dommage.
NANKIN: C’est bien dommage, je n’aurais pas eu le temps de m’arrêter et de prendre le temps, toujours à courir, à chercher, toujours autre chose, jamais atteinte, jamais en paix, c’est dommage. Cela devait être possible, de s’arrêter un moment, de contempler, de comprendre. Je n’ai pas su; c’est dommage.
CYAN: Oui, c’est dommage; moi, j’avais vu un enfant qui courait loin devant, qui recherchait sa mère peut-être, ou son chien perdu; et qui criait loin devant, loin devant moi. J’aurais voulu le rattraper, lui parler, l’aider peut-être. Lui faire comprendre qu’il n’était pas seul; est-ce qu’un enfant peut le comprendre? Je n’en ai pas eu le temps, il a disparu au loin, je ne l’ai plus vu; c’est dommage.
SABLE: Moi non plus, je n’ai pas eu le temps, je n’ai pas su me saisir du moment, je croyais être prête, je ne sais plus, je le croyais. Il aurait pourtant été facile, de dire non quand le moment se présenta; c’était le moment, là, devant moi; mais je n’ai pas su ouvrir la bouche, me faire entendre, faire entendre ma voix. J’ai une voix, je le crois; et pourtant à ce moment-là, je ne le savais pas; c’est dommage.
MAGENTA: C’est dommage de ne pas savoir ce qui est mieux pour soi, de saisir un moment ou prononcer une phrase, cela ne demande pas beaucoup de temps. Moi aussi, j’aurais pu, maintes fois, j’y repense quelquefois, un geste parfois aurait suffit, ou même un signe de tête. Je ne l’ai pas su; je ne l’ai pas fait.
CYAN: C’est dommage, oui, je n’aurais pas eu le temps de rencontrer ces gens qui allaient compter pour moi, je le savais, je le sentais bien. Ils devaient me recevoir, faire ma connaissance, me parler de mon avenir; c’était une façon de débuter, de célébrer mon arrivée, je le savais, j’avais hâte. Je n’ai pas pu entrer, je n’ai pas pu pousser la porte. Je suis resté en bas, dans la rue, à faire le tour du pâté de maison, dans un sens puis dans l’autre, je ne sais pas pourquoi, mais je ne réussis jamais à monter au premier où ils m’attendaient tous. C’est dommage, je n’aurais pas eu le temps de les rencontrer.
AMARANTE: Comme c’est dommage, moi non plus je n’ai pas eu le temps, je voulais me marier, je m’étais fiancée, je croyais l’aimer; en tout cas il me le disait. Moi j’aurais bien voulu, je n’étais pas compliquée, lui ou un autre… Mais un jour, je ne sais plus pourquoi, sans raison je crois; je ne me souviens plus comment ça avait commencé. Et puis quand c’est arrivé, au début je n’ai pas bien compris, je l’ai regardé; lui aussi avait l’air surpris, et moi alors j’ai compris, et je suis partie. C’est dommage.
CYAN: Moi je n’aurais pas eu le temps d’aimer. Pourtant je le voulais, j’étais prêt, ou en tout cas je le croyais. On dit que tout arrive, et qu’il suffit d’être patient. On dit beaucoup de choses, et moi j’étais trop patient. J’ai attendu, j’y ai cru. J’ai voulu y croire. J’ai voulu me convaincre que je n’étais pas pire qu’un autre, j’ai voulu m’en persuader. Je ne m’en suis jamais tout à fait convaincu; en fait je n’y ai jamais cru. C’est dommage, moi aussi peut-être j’aurais su aimer.
AMARANTE: Oui, c’est dommage, comme c’est dommage, comme le temps passe vite parfois; on voudrait l’arrêter, ou recommencer, une fois que l’on a compris comment ça marche, ce qu’il faudrait faire. Ce n’est pas toujours clair la première fois, pas toujours évident. On ne peut plus retourner en arrière, et corriger ses fautes, accorder ses verbes et vérifier son orthographe. Moi c’est toujours les virgules que je veux changer, j’en rajoute et j’en retire; mais cette fois-là je n’en ai pas eu le temps; c’est dommage. Et à présent, c’est trop tard.
NANKIN: Moi je n’aurais pas eu le temps de recommencer, d’essayer encore, d’avoir une autre chance. Je savais pourtant que j’avais échoué, c’était insuffisant, je le sentais bien, je n’ai pas eu besoin de l’entendre dans son regard, c’était clair. J’aurais voulu le refaire, me donner plus fort, y aller carrément, sans retenue, tout donner de moi; je n’ai pas pu, je n’en ai pas eu le temps, elle était déjà partie. Je ne le savais pas encore; je m’étais endormi. C’est dommage.
MAGENTA: C’est dommage, moi non plus je n’ai pas su le faire, je ne crois pas l’avoir su; je ne sais plus si je l’ai su. Il aurait pourtant suffit de le demander, mais je n’ai pas su le faire, je ne sais pas faire prière. Alors j’ai vu le temps passer, je l’ai regardé passer, et se dérouler, à jamais; ça je l’ai bien su, et je ne me suis pas trompée. Il y a des erreurs que l’on ne fait pas, des messages que l’on ne rate pas. Le passage du temps est de ceux-là; on sait tous que le temps s’en va, et qu’on disparait avec lui, où qu’on aille et quoi qu’on fasse. C’est bien dommage de savoir ça.
SABLE: C’est dommage, moi je n’ai rien appris; je ne crois pas avoir rien appris. Pourtant j’ai essayé, je crois que j’ai essayé. J’ai écouté, parfois; je crois. Mais je n’ai rien appris… Je n’ai rien oublié, et pourtant je n’ai rien retenu de tout ce qu’on m’a dit, de tout ce qu’on m’a fait. Comme si j’avais décidé de me défaire de tout acte à mon égard, en ma présence. J’ai une mémoire formidable, je peux vous raconter l’histoire de ce monde depuis sa création; mais je n’ai rien appris de ce qu’ils ont pu me dire quand ils me parlaient, avant qu’ils me détruisent. C’est dommage.
AMARANTE: Oui, c’est dommage, de ne plus savoir, de ne plus comprendre; tout en se rappelant avoir compris, un jour, il y a longtemps; ou en tout cas l’avoir cru, en avoir été convaincu. Par erreur, sans aucun doute. Il n’est pas de conviction qui tienne la sentence du temps. J’étais un jour persuadée de tout, non pas de tout mais de beaucoup, et maintenant de rien, de plus rien du tout. C’est dommage.
NANKIN: Moi non plus je ne sais plus, je ne sais plus rien de ce que je savais, de ce dont j’étais sûr. Pourquoi? Je ne sais pas, je ne sais plus. Autrefois j’aurais su y répondre, mais je ne me posais pas la question. Aujourd’hui je me la pose mais je ne sais plus y répondre. C’est dommage.
CYAN: Oui, c’est dommage de ne jamais être en harmonie avec soi-même, avec son destin. Autrefois je savais très bien ce que je voulais être la fin, aujourd’hui cela me laisse indifférent; je ne ressens plus le besoin de tout préparer, de tout choisir. Je n’ai plus de préférence ni même de peur. Tout maintenant m’est égal; c’est dommage.
MAGENTA: C’est vrai, c’est dommage de ne plus ressentir d’envie, de désir, de regarder le temps passé, le temps présent, et se retrouver sur le bas-côté d’un monde en continuel mouvement. C’est dommage de ne plus se sentir vivant.
NANKIN: C’est dommage de n’avoir pas su réagir, quand elle me l’a annoncé et que je l’ai regardée en souriant, en faisant un signe de la tête, en grommelant quelque chose d’inintelligible; c’est dommage d’avoir laissé passer ce moment, de n’avoir pas su.
SABLE: Moi aussi j’aurais pu lui dire, après, il n’est jamais trop tard, ce que je n’avais pas dit avant, simplement pour expliquer, clarifier, pour dire tout simplement en quoi j’avais erré, et combien j’étais prête à faire pénitence. Mais je ne l’ai pas fait; c’est dommage.
MAGENTA: C’est dommage de ne pas savoir demander pardon, tout simplement, non pas pour mettre un terme à une discussion insupportable, mais simplement pour exprimer un des sens de notre existence commune au-delà de toute argumentation; c’est dommage.
AMARANTE: C’est dommage de n’avoir rien su sur rien, sauf sur cette incapacité de me faire aimer sans y trouver une faille, un abîme de faiblesse et d’ignorance, voire même de démence, qui seule aurait pu expliquer les regards insolents et les corps défendants.
CYAN: Je n’aurais pas eu le temps, ou le courage; je n’aurais pas su, pas même une seule fois, éprouver envers moi cette indulgence qu’il m’était si facile de ressentir pour tout autre que moi; c’est dommage.
MAGENTA: Oui, c’est dommage, de n’avoir pas su me pardonner, jamais, à aucun moment, d’aucune faute, d’aucune parole, d’aucune pensée non partagée mais gravée dans le journal abstrait de ma mémoire. C’est dommage, je ne saurais jamais, si m’être pardonnée aurait pu tout changer.
FIN DU TABLEAU
***
©2020 jerome de la lande - Tous droits réservés
![[écriteur]](https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!CU2J!,w_40,h_40,c_fill,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fa1a630a3-f026-43f3-8a7c-b1e3df1703cb_640x640.png)

