La chaise
L'objet de sa vie 2/7
Un premier extrait de L’objet de sa vie, Madame, est déjà disponible.
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LA CHAISE.
L’un de ces objets pour lequel elle avait une attention particulière était une chaise de la cuisine, sa chaise favorite, dépareillée d’avec les autres, moins élégante et sophistiquée, pour tout dire d’une banalité crasse, ce qui donnait à Madame une raison supplémentaire pour qu’elle s’assoit justement sur celle-là, afin de ne pas l’offenser ou de sembler la délaisser — une chaise en bois, un peu trop rustique et brute au goût de feu son mari, qu’elle avait souvent considéré peindre d’une couleur plus vive et accueillante, avant de se reprendre et de se morigéner elle-même pour ce manque de tolérance envers une chaise qui n’avait choisi ni sa couleur ni son état délabré, et que l’on se devait, au contraire, d’aider à les assumer.
Cette chaise avait une particularité — outre son apparence grossière et quelque peu provinciale que Madame faisait semblant d’avoir oublié, elle qui était née dans les beaux quartiers — son siège était légèrement enfoncé, formant ainsi un ovale qui se trouvait être la forme et la taille exacte du derrière de Madame, qui y vit comme un signe du ciel, cette chaise et mon cul sont fait l’un pour l’autre se dît-elle, ce qui fut une révélation et le début d’une longue histoire, et d’une amitié que certains pourraient décrire comme particulière.
Dès qu’elle se levait le matin, après un court passage au petit coin qu’elle voulait aussi rapide que productif, Madame n’avait qu’une envie, c’était de descendre dans la cuisine et de s’asseoir sur sa chaise, un acte qui lui procurait un réconfort immédiat, tel que certains peuvent recevoir quand ils se jettent dans les bras de l’être adoré après une longue absence — une sensation que Madame n’avait jamais eu la chance de connaître, n’étant elle-même que le fruit de parents qui ne comprenaient l’amour que comme une action désagréable à faire en douce dans le noir et en silence, sous peine de se voir plongés tous deux dans un embarras inhibant et honteux.
Cette sensation que Madame n’avait jamais eu la chance de connaître dans les bras d’une mère frileuse ou d’un mari indifférent, elle l’avait donc découvert dans le contact un peu rêche de ce vieux bois qui en avait vu d’autres, avec son postérieur à peine habillé d’une chemise de nuit, voire même moins que ça, car très vite elle se mit à relever sa chemise, pour un contact non protégé qu’elle assumait et dont elle revendiquait l’exclusivité, car elle avait même interdit à quiconque de s’asseoir dessus ou de la nettoyer, ou en tout cas c’est ce qu’elle aurait fait si quiconque avait été reçu chez elle…
C’est ainsi qu’elle passait de longues heures, les meilleures de sa journée, à se dodeliner et à gigoter sur sa chaise, la chemise relevée jusqu’à la ceinture, à lire le journal ou à faire des mots croisés, ou encore à écouter son émission radiophonique quotidienne préférée sur une station culturelle du service public — en hommage à feu Monsieur, peut-être — qu’elle n’écoutait malgré tout que d’une oreille distraite, car en réalité elle n’y comprenait pas grand-chose, mais il ait des choses qu’il est de bon ton d’écouter, à défaut d’entendre, et puis surtout cela lui permettait sans trop de vergogne de passer quelques précieuses minutes supplémentaires sur la chaise en question.
Parfois même, quand elle se sentait d’humeur particulièrement badine ou salace — tout cela étant foncièrement une question de degré ou de jugement, ce qui apparait pour certains n’être qu’un simple geste affectueux peut paraître pour d’autres comme le comble de l’osé et de l’odieux — elle faisait alors semblant de laisser tomber une cuillère à terre, ce qui l’autorisait, après un petit soupir d’agacement de circonstance, de soulever son derrière et de se baisser pour la ramasser, en profitant toujours pour approcher son nez du siège encore chaud et presque fumant, et de renifler ainsi son odeur à elle, mélangée à celle de sa chaise adorée.
C’est dans cette communion parfaite entre un être, nouvellement libéré de ses obligations matrimoniales, et son objet préféré, que les jours de sa vie tranquillement se répétaient, aujourd’hui identique à hier et à demain, une prévisibilité qui au lieu de l’effrayer la rassurait, les objets du quotidien présentant cet avantage d’être toujours là quand on avait besoin d’eux — à condition bien sûr de les remettre à leur place après usage — et cela sans saute d’humeur ou de conversation abusive sur des épisodes ineptes du quotidien d’humains dont il faut bien dire qu’elle se foutait royalement.
Rien ne pouvait donc venir troubler cette union parfaite, commencée du temps de Monsieur sans qu’il n’en ait jamais rien su, et qui se poursuivit après son départ si bien à propos, permettant à Madame de passer ces moments privilégiés au contact intime de ce siège accueillant tous les jours de la semaine, y compris depuis peu, veuvage libérateur, le dimanche. Il lui semblait même parfois, que jour après jour, sa chaise s’étirait et épousait un peu plus son arrière-train, comme pour mieux la servir et la contenter, preuve suprême que ce plaisir était donc partagé et que ce contact sensuel et journalier était devenu nécéssaire aussi bien à l’une comme à l’autre — Madame et sa chaise, la chaise de Madame.
Cette idylle malheureusement un jour prit fin, jour où Madame, à force de dodeliner du derrière — un matin de juillet où elle s’était réveillée dans un état particulièrement échauffé — avait fini par se retrouver par terre les quatre fers en l’air, la chaise ayant cédée, car si le siège lui était toujours resté fidèle, les pieds eux avaient lâché, tous en choeur, comme s’ils s’étaient donnés le mot pour mettre fin à ces ébats quelque peu dénaturés dont ils avaient été trop longtemps les témoins, muets et involontaires, bien que toujours fortement réprobateurs.
Choisissons ici, et le lecteur le comprendra, de ne pas nous épancher plus que nécéssaire, par pudeur et un peu par gêne, sur le désarroi de Madame qui face à cet incident imprévu et définitif — et une fois qu’elle réussit à se remettre sur pied — fut obligée de constater l’étendue de la chose. Son siège était là, seul, à terre, tremblant d’être tombé si bas, un peu étourdi sans doute par le poids de Madame qui l’avait suivi dans sa chute, et plus loin les quatre pieds accusateurs partis chacun de son côté, déterminés à ne plus jamais participer à une liaison qui aurait pu se révéler dangereuse, personne ne voulant se casser le coccyx après un certain âge.
C’est donc au premier regard que Madame comprit qu’un rafistolage ne lui serait d’aucune utilité, seul un menuisier pouvant éventuellement sauver ce qu’il y avait à sauver, c’est à dire le siège, en y fixant quatre nouveaux pieds, ce que Madame ne considéra qu’à peine un instant, la pensée des mains expertes d’un homme forcément indiscret et malveillant sur la surface entière de son siège adoré lui donnant immédiatement la nausée. Elle choisit donc de n’en rien faire et de ne rien toucher, ne pouvant faire face à la perspective d’un futur sans l’objet de son ardeur qui avait égayé ses matinées depuis déjà quelques années.
Mais quand le lendemain Madame descendit dans la cuisine, avec cet espoir vain et pourtant revigorant que tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve et que sa chaise était là, l’attendant de pied ferme, fièrement dressée sur ses quatre pieds robustes et fidèles, et qu’elle trouva le siège abandonné à terre, victime d’une double trahison, celle des quatre pieds vengeurs et la sienne, ayant été incapable de prévoir l’inévitable et de la protéger — alors impuissante et vaincue, elle s’effondra auprès des restes de son amie la chaise, et se mit à sangloter.
Madame n’étant pas femme à se laisser aller trop longtemps — et comme elle était aussi consciente du regard et du jugement des autres objets de la maison — elle se décida, non pas à se débarrasser complètement de cette chaise devenue inutile, mais d’aller la remiser au grenier, tout du moins son siège et son dossier, qu’elle accrocha en équilibre sur une poutre basse, ce qui ne lui permettait certes pas de s’asseoir dessus, mais d’aller à l’occasion la voir pour lui passer tendrement la main sur les contours de sa déclivité ovale, voire même parfois de s’y frotter le visage, un signe d’affection bien compréhensible après une intimité longuement partagée et souvent regrettée.
Quand à ceux qui s’inquièteraient du sort des quatre pieds mal intentionnés, Madame les jeta sans même une pensée dans la gorge enflammée de sa chaudière, leur trahison valant bien ce plongeon.
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